Art contemporain arabe

De Nature et Culture en Hautes-Terres.


Encore considérée comme émergente, la scène artistique en provenance du monde arabe a précédé ce qui est communément appelé « le printemps arabe ». En effet, c’est à partir des années 2005-2006 que les artistes arabes contemporains ont fait une entrée plus marquée dans un marché de l’art en voie de globalisation. Un certain nombre de pays dits « périphériques » sont ainsi intégrés à une scène artistique internationale redessinée, participant de ce fait à sa mondialisation. Au niveau régional, un certain nombre d’initiatives impulsées par les États du Golfe accompagnent cette émergence, notamment en termes d’offre culturelle et marchande – travaux muséaux menés sur l’île de Saadiyat, création de foires d’art contemporain à Dubaï et Abu Dhabi, installation des maisons de ventes Christie’s ou Sotheby’s. Ces leviers d’action sont autant de signes visant à asseoir cette émergence afin que les œuvres d’artistes nationaux (Liban, Syrie, Égypte, Iran…) puissent enfin accéder à un marché local, voire international. Replacé dans un contexte géopolitique à polarité naissante, cet article se propose d’analyser la situation de cette production artistique issue du monde arabe, par rapport à la problématique de son entrée dans l’économie internationale de l’art. Et cela, au regard d’un processus de marchandisation et d’institutionnalisation qui structure un jeu d’interconnexions entre marché local et marché international. La question de l’intégration des artistes dans un champ culturel, en recherche d’homologation et de légitimation, éclairera les interrogations de certains d’entre eux, entre crainte d’« orientalisation de leur culture » et récupération « multiculturelle » par le monde de l'art contemporain.

Sommaire

Contributions

[Traduction : “Vous ne les arrêterez pas, mais vous pouvez vous protéger. Votre Créateur connait votre intérêt mieux que vous”(http://nawaat.org/portail/2008/06/30/pour-eloigner-les-hommes-couvre-ton-corps/)]
Niqab

Un printemps arabe de l’art, vraiment? (1/2)

Art Egyptien.jpg

Les révolutions arabes ont-elles libéré la création artistique dans la région? En réalité, le mouvement, autant que son marché, ont précédé les révoltes sans y être forcément associés. L’exemple marocain en est la parfaite illustration. Les artistes du monde arabe font-ils leur coming out à l’aune des révolutions, comme le suggère entre autre l’hebdomadaire Le Point?

Sans aucun doute, si l’on en croit leur percée lors de la 54e édition de la Biennale de Venise, qui se tient du 4 juin au 27 novembre 2011, et n'avait jamais accueilli autant d'artistes arabes. L’exposition «The Future of a Promise» en a réuni 22, du Maroc à l’Arabie saoudite. Un record. Parmi eux, des noms connus: Mona Hatoum, Kader Attia et Mounir Fatmi —d’autant mieux connus qu’ils vivent pour la plupart en Europe depuis des années.


Une mise en forme visuelle du politique

Longtemps, la plupart de ces artistes ont été absents des grands messes artistiques comme celle de Venise. Leurs œuvres ont été encore relativement peu montrées en Occident. Le soulèvement des populations dans le monde arabe contre les régimes en place n'est évidemment pas étranger à cette programmation.

Une des expositions les plus marquantes a été celle du vidéaste égyptien Ahmed Basiouny. Il s'agissait de sa dernière œuvre réalisée en 2010, accompagnée des dernières images filmées lors de la révolution égyptienne. Basiouny a été tué par balles le 28 janvier, sur la place Tahrir, alors qu'il filmait les manifestations.

La mappemonde lumineuse tournant à une allure folle abrasant les contours géographiques des continents et des États de l’Algérien Fayçal Baghriche a elle aussi donné le ton des désirs de liberté dans la région; une mise en forme visuelle du politique.

Les événements qui traversent le monde arabe ont d’abord trouvé leur écho à Dubaï. Pourtant, Les Printemps Perdus, une installation du Marocain Mounir Fatmi et réalisée pour la galerie française Hussenot, n’a pas été du goût des commissaires de la 5e foire Art Dubaï (16-19 mars 2011), qui ont décidé de la censurer pour son caractère jugé subversif. 22 drapeaux des pays de la ligue arabe alignés face à un mur, et, parmi eux, les étendards égyptien et tunisien fixés à… un balai.


«L’installation laisse entendre son caractère évolutif, c’est probablement ce qui n’a pas plu aux organisateurs», explique son concepteur.

Et comment! Un «work in progress» qui adhère à la théorie des dominos, oracle de la chute inéluctable des dictateurs depuis la gifle fatidique donnée à Bouazizi, le marchand ambulant tunisien.

Finalement, l’artiste a préféré montrer l'installation délestée de ces chausse-trappes plutôt que la voir retirée. Dommage, le rajout de l’époussette libyenne aurait confirmé la pertinence de son propos, comme le font les loads numériques vus sur Internet à chaque chargement d’une révolution en cours.


Des œuvres prémonitoires?

Installations, photos, vidéos, peintures… À l’instar de tous les artistes, ceux du monde arabe se saisissent de tous les modes d’expression de l’art actuel. Une mondialisation qui n’oblitère pas pour autant des références persistantes à des allégories identitaires, de civilisation ou traitant des aspects de leur vécu et de leur environnement social et politique (calligraphies arabes, femmes voilées, terrorisme islamiste, conflit israélo-palestinien, etc.)

Leur diffusion a en réalité précédé le «printemps arabe». Depuis une dizaine d’années, leurs œuvres ont parfois annoncé, voire préparé les révolutions en cours, au-delà du surgissement de l’expression immédiate d’un street art aux graffitis contestataires, comme on l’a vu par exemple dans les rues de Tunis ou du Caire.

La scène arabe émergente trouve-t-elle pour autant toute sa place dans un marché international où les collectionneurs sont exigeants et rétifs à tout effet de mode, aussi historique soit-il?

L’intérêt de maisons de vente comme Sotheby's pour l’art contemporain arabe a démarré dès 2006. A Londres, lieu phare de ce marché, tous les ans, la vacation d’octobre attire chaque année de plus en plus de collectionneurs et l’on retiendra que la maison fut la première à proposer il y a quatre ans Mounir Fatmi, avec son Save Manhattan alors adjugé plus de 12.000 euros. Il est vrai que l’œuvre faisant référence au 11 septembre et au Coran avait de quoi séduire, dans un contexte de débat frictionnel autour de la sempiternelle idée du choc des civilisations chère à Huntington. Inutile de se demander si l’œuvre aurait pu être présentée en terre officiellement arabe et musulmane…


«Utiliser les expressions "art arabe" ou "art musulman", même si l’on hésite un peu, ça fait vendre. Ces catégories sont portées par le marché, même si elles ne veulent pas dire grand-chose. Il y a bien des artistes vivants qui sont de culture arabe ou musulmane, mais ce n’est pas ça qui détermine leur travail. Il n’existe aucun critère permettant de regrouper des artistes sous un même qualificatif. Ces catégories sont inopérantes d’un point de vue esthétique», corrige Véronique Rieffel, directrice de l'Institut des Cultures d'Islam, à Paris, dans Jeune Afrique.


L’exemple marocain, en marge des révoltes

L’exemple marocain, méconnu, est significatif. Son marché existe depuis longtemps, ses artistes les plus talentueux ont trouvé place au soleil et pourtant point de véritable révolution politique, sauf s’il faut reconnaître que la société a arraché sa prise de parole depuis au moins quinze ans dans la presse, la musique, le théâtre — avec les conséquences que l’on connaît.

Au Maroc, le marché de l’art est estimé à 50 millions d’euros par an. Ce n’est pas rien pour un pays qui traînasse dans les indices de développement humain, si ce n’est que la fracture sociale est un gouffre béant… Un marché certes encore balbutiant, mais qui semble sortir d’une longue léthargie, tant ce placement rapporte, malgré des restrictions administratives et fiscales à l'exportation. En témoignent les ventes exceptionnelles d’artistes locaux et le succès incontestable de certaines manifestations comme Marrakech Art Fair, dont la seconde édition est programmée pour le 30 septembre.

Il faut dire que ce business — car il faut l’avouer, c’est surtout un business — bénéficie de l’intérêt du roi Mohammed VI pour l’art et la peinture en particulier, ainsi que du nouveau dynamisme des maisons de ventes aux enchères et de l’attrait toujours grandissant des institutionnels et d’un certain nombre de collectionneurs privés qui osent sortir des sentiers battus.

Ce qui démontre avant tout qu’en période d’incertitude, l’art comme l’or est, comme partout ailleurs, perçu comme un placement de confiance. Reste à savoir si ce succès au Maroc et dans le monde arabe est représentatif d’un phénomène plutôt élitiste et exigu, qui plus est, faut-il le rappeler, pâtit des effets de la crise financière mondiale.

Un état de fait assez partagé. Les meilleurs «actionneurs» proposent des œuvres exceptionnelles, des valeurs sûres, dont la rareté et la provenance ont assuré le succès de certaines ventes et permis des plus-values sur leur valeur estimée, ce qui n’est pas le fait de toutes les transactions qui se font trop souvent dans des conditions opaques.

En période de morosité, la motivation principale des acheteurs est la crainte de voir passer pour la dernière fois sur le marché des lots de qualité. Depuis le début des années 2000, les toiles marocaines les plus prisées ont vu leur cote multipliée presque dix fois, comme l’atteste Artprice, la banque de données sur la cotation et les indices de l'art.

La meilleure cote atteignait péniblement les 10.000 euros il y a moins d’une dizaine d’années, y compris pour les signatures prestigieuses. Aujourd’hui, il n’est pas rare de voir des œuvres atteindre les 100.000 euros, voire davantage pour les plus prisées.

Une embellie pas si révolutionnaire

Mais attention, une fois de plus, le cas marocain n’est pas à mettre en perspective avec les événements politiques qui agitent le monde arabe, comme d’ailleurs, à une autre échelle, il n’y a aucune corrélation entre les révolutions et l’intérêt des riches émirats du Golfe pour l’art arabe, si ce n’est de faire grimper la cote des artistes, contestataires ou pas.

Si la censure de l’œuvre de Fatmi à Dubaï le prouve (on imaginait mal en effet les Émirs faire la promotion d’idées révolutionnaires), il est certain qu’elle le ferait tout autant au royaume chérifien. Ce n’est d’ailleurs pas la Tunisie ou l’Égypte qui sont les invités d’honneur de la Marrakech Art Fair cette année mais la Turquie, et la thématique d’un monde arabe en ébullition n’est pas particulièrement mise en exergue. Évidemment.

Ce n’est pas non plus le fait d’une supposée ouverture politique favorable à la culture en général. Le budget de l’État dans ce domaine est dérisoire, les soutiens publics quasi inexistants, préférant miser à coups de millions d’euros sur les grands shows de divertissement comme le Festival de musique Mawâzine que d’offrir au public et aux artistes des espaces et des moyens d’expression.

Le musée d'art contemporain de Rabat peine à sortir de terre sur fond de polémique (sa conception controversée a été confiée à l’architecte du roi dans des conditions contestées), alors qu’on annonce déjà — tout le monde en est fier ce faisant — la mise en chantier de salles de spectacles de prestige signées par de sommités internationales comme Zaha Hadid dans la capitale et Christian de Portzampac à Casablanca.

L’art est malheureusement toujours vu comme potentiellement nihiliste et il serait étonnant d’y assister par exemple à des représentations de la troupe Dabateatr, véritable laboratoire de l’expression théâtrale du Maroc d’aujourd’hui, confinée comme la peste dans les dépendances de l’Institut français de Rabat. Et, bien évidemment, contre tous ses censeurs, cette expérience fait salle comble à chaque représentation.

Tordons ainsi le cou encore une fois à la supposée «exception marocaine». L’art libéré des contraintes n’est pas encore le fait du Maroc, révolution, évolution ou pas. C’est un signe.

Ali Amar

Un printemps arabe de l’art, vraiment? (2/2)

Vente aux enchères d'objets de La Mamounia, à Marrakech, le 21 mai 2009. AFP PHOTO / Abdelhak Senna

Les galeries et les ventes aux enchères se multiplient dans le monde arabe. Mais dans cette région, l'art doit encore trouver sa libération et ses mécènes.


Des amateurs bobos et salonnards

Le boom du marché marocain de ces dernières années s’explique plutôt par le foisonnement récent de maisons de ventes aux enchères et de nouvelles galeries, suscitant un véritable engouement des plus nantis, correspondant à une période où le Maroc a connu ces dernières années une explosion de son marché boursier et un net développement de l’immobilier.

Aussi étriqué soit-il, le marché de l'art marocain est largement tiré par les particuliers, qui s’approprient 70% du volume des ventes, d’après une enquête du bimestriel Diptyk dédié à «L’art vu du Maroc», qui après quelques numéros s’est imposé comme la bible de la profession et des amateurs.

Très tendance, les espaces dédiés à l’art ont fait florès dans les grandes villes depuis la fin des années 90, attirant une clientèle bobo, mimant Mohammed VI, serial acheteur de peintures orientalistes et contemporaines.

Ils arpentent des galeries (Venise Cadre, Shart, Atelier 21, Loft…), des espaces d’art d’entreprise (Société Générale, ONA, Actua) et salles de ventes aux enchères (CMOOA, MémoArts, Maroc Auction, Tanger Auction, Eldon & Choukri…), comme il le feraient à New York, Paris, Londres ou Dubaï.

Cette catégorie d’acheteurs, jeunes quadras entrepreneurs, issus d’une bourgeoisie férue d’art, se montre à tous les événements qui font le marché: vernissages en galerie, ventes aux enchères. Ils achètent et collectionnent, lisent La Gazette de l’Hôtel Drouot, se documentent et orientent désormais le marché.

C’est essentiellement l’art contemporain marocain et la peinture orientaliste réalisée au Maroc qui battent tous les records. Les vedettes du moment s’appellent Mounir Fatmi, Mohamed El Baz, Miloud Labied, Abdelkebir Rabi, Fouad Bellamine

Les collectionneurs sont aussi à l’affût des Mahi Binebine, Moa Bennani, parfois un tirage de Lamia Naji (la photographie ayant fait une percée remarquable en 2008), et, fait récent, des œuvres comme celles de Hassan Darsi, qui enfin franchissent la ligne de l’atelier vers le marché, ce qui confirme que les artistes d’aujourd’hui ont trouvé un public avant même l’effet papillon des révolutions.


Une ambiance formidable ou… crépusculaire

Normal: pour les acheteurs il n’est pas question de faire chuter le tyran, mais d’appartenir à une classe sociale mondaine qui s’entiche d’intellectualisme, un peu à l’image des salons de la royauté française à la veille de la Révolution de 1789. Il est ainsi de bon ton de parler de réformes, de côtoyer les refuzniks en privé et de se payer l’œuvre d’un marginal. Certains artistes se complaisent d’ailleurs dans cette ambiance, formidable pour les uns et crépusculaire pour d’autres.

Tout l’art au Maroc ne se transforme pas non plus en machine à cash. Si l’attrait est élevé pour l’[art moderne] (Hassan El Glaoui, Jilali Gharbaoui, Ahmed Cherkaoui, Mohamed Ben Allal, etc.), c’est la peinture orientaliste des peintres voyageurs du temps des colonies (Jacques Majorelle, Edy Legrand) qui continue de faire fureur. Les rabatteurs du roi font le marché encore une fois. L’un d’eux a dû se déplacer en Uruguay pour capter une œuvre oubliée!

Cette nouvelle donne permet-elle de nourrir de grands espoirs quant à la survie de l’art marocain? Pas si sûr. Les choix des acheteurs cèdent parfois à l’euphorie du moment, loin des créations actuelles. On les a surtout vus se bousculer à Marrakech par exemple, lorsque La Mamounia avait fait peau neuve sous la houlette du décorateur français Jacques Garcia, pour pouvoir emporter un peu du célèbre palace chez eux.

Sous le marteau de maître Aguttes, un commissaire-priseur français, environ 5.000 objets avaient défilé, dont un nombre très important de répliques de bergères Leleu, de bibelots Lalique, comme on en voit dans beaucoup d'hôtels chics, d'aquarelles, de commodes, de services en porcelaine et de lanternes de jardin, de tables, de guéridons, de vaisselle, de lampes, mais aussi de porte-bagages et de guérites de surveillance, tous adjugés pour un total de 3 millions d’euros. L’art révolutionnaire n’était pas d’actualité, il est vrai.

Mais les plus avertis des acheteurs osent maintenant le frisson en misant sur les valeurs sûres à l’international, à cause d’une distorsion évidente des prix. Il n’est donc plus obligatoire d’appeler son courtier d’Artcurial à Paris pour s’offrir un Poliakoff ou un Buffet. Preuve encore que l’intérêt est loin d’être en phase avec l’actualité, surtout lorsqu’elle se révèle plutôt anxiogène.

Avec les grandes fortunes, les institutionnels demeurent certes les plus actifs sur le haut du marché au Maroc (notamment les banques comme la Société Générale, Attijariwafa Bank, Bank Al-Maghrib, le Crédit agricole), mais aussi les compagnies d’assurance et certains gros poids lourds du public, comme la Caisse de dépôt et de gestion (CDG), l’Office chérifien des phosphates (OCP) ou la holding royale SNI-ONA.

Cette tendance domestique et hésitante à l’allure de niche s’insère à l’évidence dans le frémissement notable pour l’art arabe et iranien dans certains pays du Moyen-Orient, notamment aux Émirats, au Liban et au Qatar, au point où, d’une part, les grandes maisons comme Sotheby’s et Christie’s s’y installent —pétrodollars obligent— mais aussi parce que des artistes de la région commencent à percer sur le marché mondial.

Et de ce constat, le «printemps arabe» de l’art, s’il existe dans les ateliers et les foires occidentales, attend encore sa libération là où il peut trouver non seulement son public, mais surtout ses véritables mécènes.

Ali Amar

"Jugez les modèles nus qui travaillaient aux Beaux-Arts dans les années 1970, cachez les livres d'art et détruisez les statues dénudées. Puis déshabillez-vous, regardez-vous dans un miroir et brûlez vos corps que vous détestez pour vous débarrasser de vos complexes avant de me lancer vos insultes racistes", écrit-elle.

Actualités

31 mars 2012. 2e BIENNALE MéDITERRANÉENNE D’ART CONTEMPORAIN D’ORAN

Du 27 mars au 15 juillet 2012. Le nu dans l'art arabe

10/01/2012. La révolution de l'Art Arabe

Un vent du sud souffle sur la création contemporaine. Les artistes du Maghreb ou du Moyen-Orient trouvent enfin leur place dans les musées et les foires internationales. Pour preuve, l'exposition Dégagements... La Tunisie un an après.

Ces dernières années, les artistes russes, chinois, indiens ont déferlé sur la scène internationale. Voici que souffle à présent un vent arabe. Comme l'été dernier à la Biennale de Venise, véritables JO de la création, où jamais tant de plasticiens originaires du Maroc ou d'Irak, de Palestine ou d'Arabie saoudite n'avaient été rassemblés. Leurs noms s'accrochent également aux cimaises des galeries parisiennes, chez Kamel Mennour, Albert Benamou, Eric Dupont ou Imane Farès. Ainsi qu'à celles d'institutions prestigieuses, comme au Centre Pompidou, où sera accueilli fin septembre le Franco-Algérien Adel Abdessemed, ou à l'Institut du Monde Arabe (IMA), dont la programmation 2012 démarre par une exposition choc intitulée Dégagements... La Tunisie un an après. Tout un symbole. L'exposition, explique, sa commissaire Michket Krifa, est "un hommage aux artistes qui ont accompagné cette année riche en promesses et bouleversements".

Liée à l'élargissement géographique du monde de l'art, la percée des plasticiens arabes s'inscrit dans le phénomène d'engouement pour la création contemporaine. Mais elle est surtout portée par l'actualité politique. Pour Véronique Rieffel, directrice de l'Institut des Cultures d'Islam, les attentats du 11 septembre 2001 ont joué le rôle de déclencheur. "L'Occident s'est alors tourné vers les artistes musulmans pour essayer de comprendre ce qui se passait." Et les expositions ont commencé à se développer. "Puis le marché s'est emparé du phénomène, avec un décalage, il y a environ cinq ans", explique Roxana Azimi, rédactrice en chef adjointe du Quotidien de l'art.

A Dubaï, à Abou Dhabi et, plus récemment, à Marrakech, des foires d'art contemporain ont vu le jour, offrant des vitrines aux plasticiens venant de ces pays ; un eldorado pour les dénicheurs de talents, directeurs de musée et commissaires d'expositions, et une nouvelle force de frappe du business international de l'art. Mais aussi l'occasion de faire oublier le souvenir du World Trade Center. Car "la création de telles manifestations répond au souhait de certains responsables politiques locaux ou membres de la société civile de changer l'image du monde arabe, afin de montrer qu'il ne se réduit pas au terrorisme et à la burqa", explique Pascal Amel, directeur de la revue Art absolument et commissaire de la prochaine exposition de la galerie Albert Benamou.

Répression, violence... tous partagent un vécu similaire

Le "printemps arabe" et ses multiples rebondissements n'ont fait qu'accroître la production artistique et relancer la curiosité. Mais qui sont donc ces artistes ? Géographiquement, ils sont ici et ailleurs, dans leurs pays d'origine et hors de leurs frontières. Si certains plasticiens travaillent tant bien que mal sur place, beaucoup, surtout parmi les 30-40 ans, appartiennent à la diaspora. Nés à Casablanca, à Tunis ou au Caire, ils vivent dans les grandes capitales occidentales. "Nous sommes nombreux à avoir émigré pour pouvoir travailler et jouir de la liberté d'expression", témoigne Mounir Fatmi, 41 ans. Originaire du Maroc, il a fait des études à Rome et partage aujourd'hui son temps entre Paris, Los Angeles et Tanger, mais aussi Londres, Istanbul ou Venise, en fonction des destinations où l'entraînent ses expositions. Car, à l'instar d'une majorité des créateurs de cette jeune génération, et à la différence de ses aînés, Mounir Fatmi est un nomade. Toujours entre deux pays, entre deux cultures.

Même boostés par les événements politiques, des artistes comme lui n'ont pas attendu le coup de projecteur de l'actualité pour exister. "Plusieurs générations de créateurs les ont précédés, poursuit Roxana Azimi. Ces pays, qui ont souvent une tradition picturale, constituent un véritable terreau." Et ont donné naissance à des oeuvres que l'Occident, toutefois, ignorait. "Jusqu'à une époque récente, constate Mounir Fatmi, on pouvait parler d'art britannique ou allemand, pas d'art arabe. Le terme était péjoratif, considéré comme trop identitaire." "A croire que dans l'expression "art arabe", c'est le mot "arabe" qui dérange", ironise Pascal Amel. Cette ignorance était en tout cas devenue tellement flagrante que le Centre Pompidou a récemment lancé une vaste recherche portant sur la création moderne et contemporaine, issue du Maghreb et du Moyen-Orient, sous la houlette de Catherine Grenier, sa directrice adjointe : "L'histoire de l'art a été écrite sous le prisme de l'Occident. La période de mondialisation et de postcolonisation dans laquelle nous vivons bouleverse les catégories et les idées reçues. L'étude menée conduira à réévaluer cette scène artistique et à récrire une histoire vraiment internationale."

Malgré leurs différences, tous ces artistes ont un point commun. Quelles que soient leurs origines géographiques, ils partagent souvent un vécu similaire : une histoire chaotique, la confiscation du pouvoir par un dictateur, la répression, la violence, la précarité, l'oppression d'une certaine forme de religion. Et leurs oeuvres, à forte teneur existentielle, en portent témoignage. Peintures, sculptures, photos, vidéos et installations traduisent leurs révoltes, le malaise des femmes, les aspirations à la justice et à la liberté. "Des préoccupations qui dépassent souvent les problèmes politiques locaux pour toucher aux dysfonctionnements globaux de la société", commente Catherine Grenier. Sans doute aurait-on senti la révolte gronder, si on s'était intéressé plus tôt à leurs créations. L'exposition de l'IMA dont le titre reprend le slogan "Dégage", scandé dans les rues tunisiennes par les manifestants, confirme cette impression. Réalisées tout au long de 2011, "les oeuvres reflètent les interrogations sur la situation actuelle et l'Histoire en train de s'écrire", explique la commissaire Michket Krifa.

Les photos de Hichem Driss évoquent le bâillonnement de l'individu et de sa liberté d'expression, les peintures de Mourad Salem renvoient aux prisons dorées dans lesquelles s'enferment les dictateurs, se coupant du peuple. Halim Karabibene, lui, joue la carte de l'humour : Ses clichés mettent en scène des personnages portant une Cocotte-Minute sur la tête.

Ali Cherri, 35 ans, l'un des plasticiens sélectionnés, n'est pas tunisien mais libanais. Il a grandi avec la guerre, celle qui sévissait à Beyrouth, sa ville, où il habite toujours. Rien d'étonnant à ce que ses photos soient hantées par la violence. Ali Cherri a été profondément choqué par l'immolation de Mohamed Bouazizi, en décembre 2010. Son travail actuel porte sur cet acte désespéré. "C'est ma façon de participer aux événements, souffle-t-il. Et c'est presque un devoir." Devoir de témoignage et devoir de mémoire.


Etat des Lieux

Les Emirats arabes unis ont ouvert la voie. En 2006, Dubaï lançait sa foire d'art contemporain, suivie par Abou Dhabi en 2009. à Marrakech s'est à son tour lancée en 2010, puis Beyrouth, en 2011. Alléchées par la clientèle fortunée, plusieurs maisons de vente occidetales ont simultanément investi le terrain. Christie's, la première, s'est installée en 2006 à Dubaï, imitée, deux ans plus tard, par Bonhams. Sotheby's, elle, a préféré jeter son dévolu sur Doha, capitale du Qatar. Un choix qui ne doit rien au hasard : en décembre 2010, les autorités localoes qui ont fait de la culture une priorité, ont ouvert le Mathaf, musée voué à l'art moderne et contemporain. Les pays du maghreb sont comparativement à la traîne. La Tunisie ne compte pas de musée, mais, au Maroc, un projet, depuis longtemps annoncé, devrait voir le jour à Rabat Contre toute attente, l'Algérie a damé le pion à ses voisins. Depuis 2007 existe à Alger le Mama, où s'est tenue, en décembre 2011, la 3ème édition du festival d'Art contemporain, grande expositions aux visées internationales. Gage d'ouverture? C'est ce que croit Kader Attia, plasticien français d'origine algérienne bien connu du milieu de l'art, qui a décidé d'ouvrir dans la ville un cre d'art. Objectif :"Le partage entre les cultures". La première exposition est programmée pour janvier 2013.

25 octobre 2011. Exposition « Traits d’union, Paris et l’art contemporain arabe »

Pour l’art contemporain, les effets de mode présentent un danger évident : une actualité chassant l’autre, un engouement s’efface au profit du suivant, plus actuel et tout aussi éphémère, entraînant dans l’oubli les artistes qui avaient un instant été portés au pinacle. Pareil phénomène s’était déjà produit après la chute du mur de Berlin. Dans les médias et les galeries, il n’était alors question que des créateurs de l’ex-bloc de l’Est, bons et médiocres confondus dans un égal élan de passion et de curiosité. Or, de nos jours, qui en parle encore ? La même situation risque de se produire aujourd’hui autour du « Printemps arabe » qui soulève en Occident un enthousiasme dont l’Histoire nous dira – assez vite, sans doute – s’il fut naïf ou non. L’exemple de la Révolution iranienne, qui ne fit qu’installer, en lieu et place d’une dictature, un totalitarisme plus terrible encore, parce que reposant sur l’intégrisme religieux, donc la stricte régulation des modes de vie et des libertés individuelles (en premier lieu celle des créateurs) devrait nous inviter à la vigilance. Une vigilance d’autant plus légitime que des activistes islamistes, en Egypte comme en Tunisie, montrent non sans violence, depuis le renversement des régimes, une volonté de prédation des libertés publiques dont plusieurs artistes s’alarment avec raison.


Dans un tel contexte, créer un engouement autour des plasticiens du monde arabe en prenant prétexte de la Révolution du jasmin serait le pire service à leur rendre. D’abord parce ceux-ci n’ont pas attendu ces événements pour déployer leurs talents, ensuite parce qu’il est encore trop tôt pour mesurer l’impact que les changements politiques exerceront sur leurs créations, enfin parce qu’il serait injuste de soumettre ces artistes à une surexposition soudaine, trop probablement suivie d’un oubli. Car il se trouve, sur la scène artistique arabe, des acteurs de premier plan qui méritent un intérêt tout autre que conjoncturel – ces colonnes s’en font l’écho depuis trois ans – tels ceux présents actuellement à la Villa Emerige, dans le cadre de l’exposition Traits d’union, Paris et l’art contemporain arabe (jusqu’au 12 novembre 2011).

Dans ce lieu tranquille, loin du périmètre habituel des galeries, fort bien conçu pour la mise en valeur des œuvres, Pascal Hamel a réuni treize artistes du Maghreb et du Proche-Orient qui eurent ou entretiennent encore un lien avec Paris. Certains s’y sont établis, d’autres se partagent entre la France et leur pays d’origine, tous ont lancé des passerelles culturelles entre les rives de la Méditerranée tout en conservant leur originalité propre. Le regard qu’ils portent sur le monde contemporain s’exprime à travers toutes les disciplines plastiques, peinture, sculpture, photographie, installation et vidéo. Traits d’union, Paris et l’art contemporain arabe offre donc un riche panorama.

Le visiteur pourra notamment découvrir deux toiles (Hilton et Al Moulatham) et deux acryliques sur papier, très représentatives et puissantes, du peintre Ayman Baalbaki (Liban) auquel j’ai récemment consacré un article, ainsi qu’un grand polyptique de Mahi Binebine (Maroc) représentant d’étranges corps humains entrelacés. Un autre polyptique, de Najia Mehadji (Maroc), Mystic dance, spirales blanches sur fond noir, témoigne d’une rare fluidité du geste graphique qui rappelle autant une forme de calligraphie (avec, ici, une étonnante impression tridimensionnelle) que le mouvement souple de la dance des derviches tourneurs. Surprenant et très intéressant est également le grand triptyque Amour haine de Khaled Takreti (Syrie), qui livre, sous la froideur apparente de la palette, un travail d’introspection saisissant, que l’on retrouve encore dans ses encres sur papier.

L’approche de Yazid Oulab (Algérie), remplissant à la mine de plomb les creux laissés dans le papier épais par l’empreinte de clous de maçon, met l’accent sur un minimalisme élégant, austère et non dénué de spiritualité ; le résultat obtenu n’est pas sans rappeler l’écriture cunéiforme des Assyriens, mais aussi certains frottis et dessins mescaliniens d’Henri Michaux. On notera encore les sculptures hérissées d’épines d’Abderrahim Yamou (Maroc) et l’univers singulier de ses toiles à l’abstraction végétale.

Dans le domaine de la photographie, Watchtowers de Taysir Batniji (Palestine) présente, avec l’esthétique glacée, impitoyable du noir et blanc qui sied au sujet, une série de 26 miradors installés le long de la frontière israélienne. A l’opposé, Laila Muraywid (Syrie) aborde l’univers des femmes à travers des scènes oniriques, sensuelles où se mêlent, dans la transparence des matières, l’intensité des regards, le secret des masques, séduction et mystère ; un érotisme que l’on retrouve, non sans une impression de violence sous-jacente, dans ses étranges sculptures (Totem et Le Mariage). Notons encore Hicham Benohoud (Maroc), qui joue de sa propre image de manière à la fois ludique et inquiétante (sa série Version soft, est une réponse au refus, dans une exposition passée, de photographies où il se représentait nu…).

Tous ces artistes sont nés entre 1950 et 1975 ; cinq, sur les treize ici réunis, sont des femmes, une précision qui a son importance, car elle rompt avec les stéréotypes que l’Occident crée autour du monde arabe. Le talent des uns et des autres ne soulève aucun doute ; Pascal Hamel évoque au sujet de leurs œuvres aux approches très diverses une « esthétique de l’hybride », entre tradition et modernité, certes, et surtout entre deux cultures riveraines d’une même mer, réciproquement fascinées, mais perçues à travers autant de fantasmes que de réalité. L’exposition Traits d’Union propose au public une exploration de cet univers; elle permet aussi la découverte d’une scène artistique arabe où, loin des lieux communs, foisonne une créativité dont on espère qu’elle pourra se développer de plus en plus librement.

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